Traité utile sur les choses à faire et à ne pas faire.

Les notes de frais que j’ai découvertes mettent à mal mes relations avec mon associé.

1. Tu ne paieras pas avec l’AmEx de la société pour te refacturer ensuite

L’année 2016 se termine. Mon associé, Mr A., m’envoie le procès verbal de clôture des comptes d’Openjet (la société qui gère les réservations pour Wijet) pour signature en tant qu’administrateur.

Avec les notes de frais des derniers temps, je demande à voir les chiffres en détail.

C’est un grand foutoir.

Je remarque qu’une dépense faite avec l’AmEx de la société, est ensuite mise en note de frais pour OpenJet. Autrement dit, la même facture est payée deux fois. Sa holding personnelle et la holding d’investissement aussi, envoient des factures à OpenJet. Au total, des centaines de milliers d’euros facturés ou partis en fumée (enfin, pas pour tout le monde); personne n’était au courant.

Du côté de Wijet, notre DAF, fraîchement arrivé, tire la sonnette d’alarme : arrête tout ça ! Je lui dis qu’on en parle depuis plusieurs mois. Appelle-le maintenant !

J’appelle mon associé. Il est à Dubaï.

Durant 2h, il me soutient que tout ce qui se passe du côté d’Openjet (qui n’est pas au mieux) est correct. Il mélange des dizaines de choses, discute au point de me saouler, au passage me défonce en disant que je fais n’importe quoi. On raccroche ; je suis à bout de forces, vidé.

Il y a quelque chose de pas normal.

Mon associé m’envoie un message : à cause de toi, j’ai raté mon dîner avec ma famille.

Réponse du comptable : ça fera une note de frais en moins.

2. Tu ne déchireras pas les factures

Le lendemain, je le rappelle. Je souhaite qu’on parle de ces notes au Conseil d’Administration.

Mr A. n’est pas inquiet ; il me confie que les autres actionnaires sont déjà au courant.

Je me livre à Mr DM, administrateur de Wijet. Tu n’es pas choqué par les 10–20k de notes de frais ? Il réfléchit : 10–20k par an… Non, non, je lui dis : c’est 10–20k par mois ! Non, ce n’est pas possible ! C’est du Madoff, il va se suicider, on ne lui souhaite pas ! Il n’y croit pas.

Mr DM et sa conjointe ont des parts dans d’autres sociétés de Mr A. Problème : il ne lit pas les comptes ; il me les envoie.

On se rend compte que des notes importantes et des factures vers sa holding (pas autant que chez Wijet néanmoins) partent chaque mois.

Noël approche. En guise de cadeau, Mr A. m’appelle ou m’envoie des e-mails régulièrement pour me dire que j’ai planté la boîte.

La veille d’une réunion avec les administrateurs, en janvier, Mr A. m’envoie une facture de plus 700 k€ de sa holding pour Wijet. Il dit vouloir mettre au carré les dépenses passées et futures.

Quand la réunion commence le lendemain, il prend la parole, prétendant en être l’instigateur. Son ami avocat est là. 17 questions viennent de m’être envoyées qui montrent que je suis le responsable des difficultés de la boîte.

Je réponds, et montre le tableau des notes de frais.

Mr DM : ok, on déchire cette facture. Remboursez-moi mes 3m€ (son investissement).

La réunion s’achève. 2 semaines après, Mr A me rappelle : tu as passé ma facture en compta ? Non, on l’a déchirée. Il m’accuse maintenant d’avoir voulu détruire son fonds. Il ajoute : mais Mr DM, je le tiens par les couilles !

Mr DM m’appelle : passe cette facture en compta !

Intermède : un ouvrier me paye un Coca

Entre temps le rachat de Blink se concrétise.

Concurrent direct de Wijet, Blink avait acquis Myjet en 2015, une autre compagnie qui disposait d’un centre de maintenance des avions en Italie. Wijet, de son côté, faisait faire la maintenance par le constructeur (Cessna) ; ce qui revenait plus cher à partir d’un certain volume.

Je vais à Gênes (Italie), pour visiter les hangars de maintenance. Ce sera nos hangars ! Un système télécommandé permet de déplacer les avions, on dirait un jeu, tous les outils sont là.

Les ouvriers m’accueillent à bras ouverts, ils sont tous détendus, très cool ; l’un d’eux me paye un coca, que je sirote contre un avion.

Malheureusement, ce centre de maintenance était trop difficile à gérer à distance. Globeair, notre concurrent, en possédait aussi un, juste à côté. Les outils passaient de l’un à l’autre, sans contrôle.

Quelques temps après, on stoppera cette activité, et sous-traitera la maintenance.

Janvier 2017.

On fête l’acquisition de Blink lors de notre événement annuel, délocalisé en Angleterre pour l’occasion. On loue un château à la Harry Potter pour 2 jours.

Grosse fierté pour moi : 10 ans plus tôt, on était 4. Aujourd’hui, je fais un discours devant près de 100 collaborateurs ; notre compagnie a un CA de plus de 15 m€.

Wijet gate ou les murs ont des oreilles

Mais cela n’efface pas l’ardoise des notes de frais.

On le savait tous, pour amener la société à la rentabilité souhaitée, il nous fallait lever des fonds. Il m’était impossible de présenter Wijet à des futurs investisseurs dans ces conditions.

Pris par ces histoires, j’avais du mal à me dégager du temps pour gérer les équipes. Point positif, le chiffre d’affaires continuait à croître. Petit à petit, nous prenions des parts de marché de notre concurrent GlobeAir.

Au board de février 2017, l’ancien PDG de Blink est présent. Mr DM, hagard, lui rentre dedans⁰ : t’as fait n’importe quoi, on t’a racheté ! Ton père est riche, remets de l’argent dans la boîte ! J’interromps le board.

L’ancien PDG démissionnera peu de temps après.

Au board de mars, Mr A. me répète 25 fois : passe la facture en compta, tout ira mieux. Un hussier débarque chez Wijet et demande le remboursement des 10m$ de dettes mis 1 an plus tôt, sous prétexte que les fonds n’ont pas été utilisés correctement.

Les histoires s’enchaînent. La pression monte¹. Je sens qu’on me pousse à la démission (Mr A. me l’écrit et me le dit clairement : tu es fatigué, on va trouver un autre manager).

A la même époque, je me sépare de ma copine. Ce qui n’arrange rien.

Je demande à voir le commissaire aux comptes. Il me conseille de mettre la boîte en conciliation (il fera une lettre au procureur).

Un jour, 1h après une réunion dans nos bureaux, une personne m’appelle et demande à me voir en dehors. On était seul tout à l’heure ? Oui, pourquoi ? Votre associé, Mr A., m’a appelé et m’a répété toute notre discussion. Vous avez été mis sur écoute.

Le lendemain, on découvre un micro en train de charger par terre dans le bureau du RH.

Je ne sais toujours pas pourquoi ce micro a été mis là. Était-ce une manœuvre pour insinuer un doute entre moi et mon RH, avec qui je m’entendais très bien ?

3. Tu ne prendras pas Madoff pour exemple

Je prends des avocats. Je leur raconte tout.

Le mec est fou, me disent-ils ! Il a lu le petit Madoff pour les nuls³ !

Je déballe tout aux actionnaires lors d’une réunion ; je sors lessivé. Depuis 6 mois, je portais seul cette histoire ; c’est une délivrance. Les actionnaires veulent rencontrer Mr A et Mr DM. Ces derniers refusent.

Cette réunion n’aura jamais lieu.

Une plainte pénale pour abus de biens sociaux, faux, tentative d’escroquerie est en préparation lorsque je reçois ma convocation pour le CA du 3 avril 2017.



   


Cet épisode fait partie d’une série d’articles intitulée : “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.” Retrouvez l’ensemble des épisodes en cliquant ici.


Notes

⁰ Quelques jours après, je recevrai aussi des pressions de Mr DM via WhatsApp envoyé à 3h12 : “[…] Il y a des gens dont la mentalité, la droiture, la classe et surtout j’insiste l’honnêteté font avancer les projets. Ces partages de qualités tu ne les possèdes pas encore, c’est évident et probablement tu ne les auras jamais […] Veux tu passer sur un mode juridique je ne le souhaite pas mais malgré ta musclu (sic) je reste plus efficace et tellement plus riche […] Co tu as perdu La raison depuis cette fusion tellement mal gérée […] J’ai encore envie que tu sois là Bcp (sic) de chose à faire ensemble […] Botte toi les fesses si tu as envie de jouer avec nous“. 100% des gagnants ont tenté leur chance (FdJ ; publicité du Loto), j’ai préféré ne pas jouer.

¹ Encore aujourd’hui, la vérité dérange. Simple conjonction de circonstances ? j’ai subi ces derniers jours des tentatives de déstabilisation : 13 juin, article dénigrant et diffamatoire sur le blog du club Mediapart (modifié suite à un courrier de mon avocat), 14 juin, tentative de hacking du blog avec la méthode de Brute-force attack²,  15 juin, création d’un faux compte twitter “Tête Denoeud” et tweets mettant en doute mes compétences en taguant mes nouveaux partenaires, etc.

² Brute-force attack : principe de hacking consistant à essayer de multiples mots de passe jusqu’à trouver le bon, dans le but de pénétrer un accès restreint. Le/les hackers ont tenté dans la nuit du Mercredi 13 juin 2018 de pénétrer le module d’administration du blog à partir notamment d’adresses IP françaises, californiennes, russes, … Par “chance” (voir épisode 9 – La chance, ça se provoque), le blog est protégé par un système de bannissement d’adresse IP après un certain nombre de tentatives. De plus, le mot de passe étant composé de plus de 8 caractères, le nombre de caractères possibles (lettres, majuscules, chiffres, caractères spéciaux) étant largement supérieur à 200, les possibilités sont supérieures à 10^18 (trillion) ! Les chances de réussite sont donc infimes. Néanmoins, lorsqu’on sait que 17% des mots de passe utilisés sont “123456”, on comprend l’existence de cette méthode.

³ Le petit Madoff pour les nuls : J’ai cherché, il n’existe pas. Canal+ diffuse en replay un reportage intitulé Imposture(s), sur Christophe Rocancourt. Très instructif, notamment sur la psychologie de l’escroc et de la victime.

2 COMMENTS

  1. Corentin, bravo et toujours aussi passionnant cette aventure de l’intérieur….
    j’attends la suite…avec déléctation…

  2. Salut Corentin,
    Ton histoire personnelle et professionnelle est extrêmement captivante, et très agréable à lire. J’attends toujours la suite avec impatience à la lecture de chaque nouvel épisode ! Il faudrait songer à en faire un film… lol 😉

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