Où ma mère me donne une leçon de gestion de crise.

La chute

3 avril 2017.

Quand je sors du bureau de Wijet, sur les Champs Elysées (retrouvez le récit de ma révocation ici), je pense d’abord à m’acheter un téléphone et à reprendre une ligne perso. J’appelle l’avocate qui devait gérer la conciliation avec moi ; la demande devait être déposée le jour même, ce que Mr A redoutait (j’aurais pu tout déballer).

Je me rends aux bureaux de mes avocats pour rédiger un courrier à tous les actionnaires ; il me semble indispensable de leur expliquer la situation et les causes réelles de ma révocation.

Je vais voir mon ex à l’hôtel. Je lui raconte ma révocation.

Mon téléphone marche encore. Mon compte Gmail lui est lié, avec le two steps verification. Je cours chez moi pour le transférer sur mon tél perso.

1h après, ma ligne est coupée.

J’envoie un message à 200 de mes contacts SMS pour leur annoncer que j’ai changé de numéro.

Le soir de ma révocation, je vais prendre une bière tout seul dans un bar à côté de chez moi.

Un étrange sauveur

Le lendemain, j’envoie un courrier au CA pour expliquer les raisons de ma révocation. Parallèlement, Mr A fait un mail à tous les actionnaires pour leur dire que j’ai fait n’importe quoi, laissant la société dans une situation désastreuse. Il annonce que son fonds d’investissement est prêt à mettre 1,5 m€ dans la boîte.

Il se pose en sauveur.

En réponse, j’écris aux actionnaires pour leur mentionner ses notes de frais et facturations (qui s’élevaient à plus d’un demi million sur la dernière année).

Bien que je sois révoqué de la société française, je reste managing director de la partie anglaise de Wijet.

Aux aurores d’un matin de mi-avril, je reçois un mail de Mr A : il s’agit d’un acte de prêt entre son fonds et la société anglaise de Wijet. Cet acte prévoit un versement d’1 m€ avec, pour garantie, 50% de la boîte qui vient d’être rachetée plusieurs millions. La garantie est déclenchable à tout moment.

Je préviens les actionnaires : je ne signerai pas sans votre accord. La majorité en nombre refuse (les conditions n’étaient pas convenables : Mr A gagnait des deux côtés).

Le Conseil d’Administration de cette société me révoque de mon rôle de managing director. Il place Mr H à mon ancien poste ; l’acte de prêt est signé.

Les huissiers et moi

Étrange sensation de liberté. Alors que pendant 10 ans, pas un jour ne passait sans que je reçoive des dizaines de mails (voire centaines), soudain, je n’ai plus rien. C’est surprenant, mais pas négatif.

Depuis la fenêtre de mon salon où je reste des journées entières à penser, réfléchir, je regarde le printemps descendre sur Paris. Il fait beau. C’est plutôt cool, agréable.

En revanche, un paquet d’huissiers (plusieurs dizaines) se présentent pour récupérer mon scooter, mes cartes de crédit, mon PC, bref tout ce qui appartenait à Wijet. Mais aussi pour me demander des remboursements de compte courant (notamment le remboursement d’un chèque qui, en réalité, n’avait jamais été débité et avait été récupéré par Mr A).

Un simple mail ou coup de téléphone aurait évidemment suffi, mais le but était de m’impressionner, me faire taire.

Des huissiers débarquent chez mes parents pour annoncer que je devais remettre les clés de mon appartement pour lequel ils s’étaient portés caution. Ma mère m’appelle une dizaine de fois ; je suis sur un kite surf, au sud du Maroc ; je ne réponds pas. Quand elle m’a, enfin, elle est stressée ; puis en colère.

Je lui explique que Mr A cherche à me mettre la pression en attaquant de tous les côtés et notamment ceux qui me sont chers. Elle comprend alors, et me donne cette leçon :

puisqu’il a envie que tu arrêtes, tiens bon !

De fait, mes relations avec les huissiers évoluent. Au départ, ces derniers sont hargneux ; je fais tout pour ne pas leur indiquer la porte de mon appartement. On se retrouve à signer les papiers sur la poubelle devant chez moi.

Quand ils se rendent compte que je suis conciliant (je n’avais rien à cacher), ils changent du tout au tout. Ils m’appellent, on se voit dans mon nouveau café fétiche “Le roi de pique”, juste en face de chez moi. “Ah ! Y a une tempête dans l’aérien !” me dit l’un d’eux en arrivant.

Le rôle de l’huissier n’est que de rapporter, dans les deux sens. Il informe mais ne peut rien imposer tant qu’il n’a pas de mandat.

Amener insidieusement quelqu’un à tel comportement (définition de la manipulation)

J’essaye de contacter les actionnaires pour comprendre ce qui se passe. Je découvre une difficile vérité : alors que Wijet était toute ma vie, pour eux, je ne suis qu’un investissement parmi des dizaines.

Un jour, l’un d’eux, d’habitude très bienveillant, m’interpelle : vous avez fait n’importe quoi, vous avez planté la boîte ! Je lui demande de m’envoyer un mail précis, afin que je réponde à ses questions.

Il m’invite à déjeuner le lendemain.

J’ai peur. En fait, c’est lui qui s’excuse : il n’a fait que répéter ce que Mr A et Mr DM lui ont dit lors d’un petit déjeuner ! Il se rend compte qu’on ne lui a présenté aucune preuve ; on l’a manipulé.

Avril-mai 2017. Je passe 145h au téléphone, soit, sur 2 mois, un mi-temps.

The end of an adventure

Un grand danger plane sur Wijet : le Conseil d’Administration a la possibilité de voter une augmentation de capital.

Je préviens les actionnaires. Une dizaine parmi eux décide de se regrouper autour d’un avocat et de convoquer une Assemblée Générale.

On est toujours en avril 2017. Le problème : les délais légaux de convocation sont énormes.

Entre temps, un CA a lieu (j’en faisais encore partie en tant qu’administrateur) : la dette de la conjointe de Mr DM est convertie en actions. Le prix de conversion est sept fois inférieur au prix des actions vendues par Mr A à son propre fonds peu de temps avant. La conjointe de Mr DM passe de très minoritaire à majoritaire dans la société. Elle a pris le contrôle.

La convocation pour l’AG voulue par les actionnaires arrive enfin. Elle est prévue pour un lundi matin de juillet au Luxembourg, à 9h. Le 1er train arrive à 9h50. Je flaire la combine, me réserve un hôtel et dors sur place pour pouvoir y assister.

A 8h50, un numéro est envoyé pour une conf call, pour éviter aux actionnaires d’avoir à se déplacer.

Quand j’arrive dans la salle de réunion, il n’y a que des avocats et des comptables. Ni Mr A, Mr DM, Mr H ne sont présents, ils sont représentés.

Je suis révoqué de mes fonctions d’administrateurs.

Wijet déboursera plusieurs centaines de milliers d’euros de frais d’avocats, conseils, etc sur l’année 2017 dont une partie pour m’intimider.

Plusieurs managers quittent la société.

J’apprends par une notification LinkedIn la nomination du nouveau CEO de Wijet (“Félicitez…pour son nouveau poste”).

Je me sens libéré. Je n’ai qu’une envie : entreprendre à nouveau.

J’envoie un mail à tous mes contacts pour officialiser ma révocation. Je l’intitule :

The end of an adventure, the beginning of others.⁰

Et c’est effectivement ce qui m’arrivera.




   


Cet épisode fait partie d’une série d’articles intitulée : “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.” Retrouvez l’ensemble des épisodes en cliquant ici.


Notes

⁰ Extrait de l’email envoyé : “Chers Amis, Associés, Collaborateurs & Partenaires,
 C’est à l’âge de 23 ans, en Septembre 2007, que je rédigeais mes premières slides de présentation du projet X-Jet : un projet « impossible » – dixit de nombreuses personnes rencontrées tout au long de l’aventure – de création d’une compagnie aérienne de jet privé abordable en Europe.
Durant ces 10 ans d’aventure entrepreneuriale ponctués de traversées du désert, de périodes d’euphorie, de difficultés à surmonter, de challenges réussis, de périodes de gloire, nous sommes parvenus à créer avec toute mon équipe ce qu’est devenu aujourd’hui Wijet.
Partant d’une feuille blanche, nous avons créé la plus grande compagnie aérienne de taxi-jet en Europe, avec 15 avions exploités sur toute l’Europe, une marque reconnue, des partenariats incontournables, un business model innovant. Nous avons développé notre chiffre d’affaires annuel de 0 à 15 millions d’euros, transporté des dizaines de milliers de passagers, et fédéré une équipe de près de 100 collaborateurs répartis dans 3 pays différents pour faire voler 24/7/365 notre flotte avec la meilleure qualité de service.
Wijet représente pour moi, 10 ans d’aventure et expérience entrepreneuriale inégalable.
C’est donc avec un sentiment de nostalgie mais surtout de fierté et d’accomplissement, que je quitte cette année mes fonctions opérationnelles de Président Directeur Général de la société tout en restant Administrateur et Actionnaire de la société.
Une page se tourne, … une nouvelle s’écrit ! […]
Je profite de cet email pour remercier et féliciter toute mon équipe qui m’a fait confiance, m’a accompagné et a partagé avec moi cette aventure mais aussi tous mes soutiens qu’ils soient professionnels ou personnels. Je suis extrêmement reconnaissant pour ce que chacun de vous m’avez apporté.

Je n’ai qu’une hâte : débuter de nouvelles aventures !
J’ai rédigé ce mail peu de temps après ma révocation de mon mandat d’administrateur. Même si j’étais encore dans la tourmente, j’ai pris plaisir à l’écrire. Dû aux circonstances, je n’avais pas eu le temps lors de mon départ de remercier, mes soutiens et surtout mon équipe. C’était le moyen de le faire.

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