Comment lever des fonds sans rien connaître au métier.

Fin 2007, le projet de créer une compagnie aérienne de jets privés abordable est lancé. Il nous reste à lever des fonds.

L’argent n’est pas un problème

C’est une phrase que je me suis toujours répété : avec un beau projet, tu peux trouver tous les millions que tu veux (ça a été le cas 10 ans plus tard, avec mon hôtel, dont je reparlerai).

Dans le cas de Wijet, des obstacles pratiques se présentent. Un des premiers investisseurs que l’on rencontre est prêt à nous suivre pour 10k€. C’est encore très loin de nos vues ! On pense lever 1,5m€.

Pendant des mois je vais envoyer des emails à une centaine de fonds d’investissement, faire des centaines de réunion. La réponse est toujours la même : revenez quand vous aurez un avion et que vous serez rentable.

La roue semble tourner à un moment : coup sur coup, Tikehau, le fonds pour lequel travaille Mr A., nous annonce qu’il est prêt à nous suivre pour 2m€ ! Peu de temps après, c’est Alven¹, un autre fonds, qui se dit prêt à co-investir 2m€ aussi. On s’imagine que l’avion va décoller le mois suivant.

Et puis rien ; les deux se rétractent.

L’équipe se réduit

F.G. et moi formons une bonne équipe. Nous travaillons tous les jours dans mon appartement boulevard Saint Marcel (il y avait de la moquette rouge dans la chambre : quand on rentrait avec des chaussettes blanches, elles ressortaient rouges).

Après un brainstorming envoyé à quelques amis, nous avons désormais notre nom : Wijet. On achète le nom de domaine pour 200$ (initialement à 2000$, on négocie en disant qu’il s’agit d’un blog d’étudiants).

On dépose la marque, et Nokia nous attaque juste après. On prend notre premier avocat qui nous conseille de centrer notre marque sur certains services (l’aéronautique) ; l’affaire est réglée.

Cependant, F.G. s’absente de plus en plus régulièrement sans donner de nouvelles. Il est moins motivé. Après discussion avec lui, on décide de se séparer ; sans grandes conséquences. Dans les faits, le projet n’existait pas encore, et cependant les risques étaient devenus réels. Ce n’était plus un projet d’étudiants.

Mr A.et moi nous nous retrouvons tous les deux à chercher des fonds.

2008, c’est le début de la crise. Les gens nous prennent pour des fous. “Vous lisez les journaux ?”

Un autre obstacle majeur grève notre équipe. Si Mr A. connaît bien les fonds d’investissement, ni lui ni moi ne sommes spécialistes en aéronautique. Lors d’un rendez-vous avec un investisseur, je commence à parler des pédales² de l’avion, et Mr A. se met à rire : “mais y a pas de pédales dans un avion !” Si…

La crédibilité nous manque.

Un 1er devis à 40k€ et pas d’avion

En parallèle, je crée un site web assez simple : un petit outil avec date de départ/date d’arrivée, et un prix qui s’affiche (ce site n’était qu’un simple décor : nous n’avions rien). Peu de compagnies en ont ; le site se retrouve très vite super bien référencé.

Ce site m’apporte un contact de premier plan : Mr H., pilote retraité de l’armée de l’air. Il est intéressé par le projet.

On se rencontre au Café Mode (un des mes lieux fétiches fermé peu de temps après ma révocation); je lui explique que ce n’est encore qu’un projet, qu’il nous manque des fonds,.. Bingo ! Il vient avec nous. C’est lui qui s’occupera de tout le côté opérationnel (notamment la rédaction du manuel d’exploitation, +1000 pages).

Notre équipe devient plus crédible.

Grâce à ce site, je reçois aussi en mars 2009, une demande de devis pour 40 vols sur le pourtour méditerranéen. Je réponds en envoyant un devis sommaire (tableau Excel, pas de logo, pas de SIRET : la société n’existait pas). Quelques jours après, la réponse tombe : nous avons notre premier bon pour accord !

Cette étape est déterminante dans notre recherche de fonds. Désormais, quand on se présente devant des investisseurs, on peut leur dire : voyez, sans avion, sans rien, nous avons réussi à vendre. Nous avons déjà un 1er vol et le 1er chiffre d’affaires.

Après une rapide recherche de nom de domaine de l’adresse mail, j’apprends que le devis vient du manager de Laurent Wolf, lequel prépare sa tournée des boîtes de nuit européennes.

Je veux que ce soit vous le PDG

Nous avons un 1er devis, mais côté finances nous commençons à être justes.

Depuis 6 mois, Mr H. travaille gratuitement avec nous ; sa retraite ne suffit plus à payer ses frais. De mon côté, j’ai grillé mes 50k de prêt. Contre l’avis de Mr A., je fais un chèque de 1000€ à Mr H. alors que je suis déjà à découvert. Un mois après, rebelote et 2e chèque.

La banque se met à m’appeler plusieurs fois par jour.

Heureusement, une rencontre vient. Mr R., banquier privé, nous met en relation avec un de ses clients, Mr C., cofondateur de ABC arbitrage3. Il réfléchit à acheter un avion à titre privé voire investir.

On le rencontre lors d’un déjeuner. Il dit à Mr A. : je ne comprends rien à ce que vous dites ; ce que Corentin dit, je le comprends ; si j’investis, je veux que ce soit lui le PDG de la boîte.

La folle semaine

La semaine suivante va être folle.

Quand j’arrive dans son bureau à Bourse, il est en train de lire le Code du Commerce, les deux pieds sur la table ; un féru de la réglementation et des lois. Chaque jour il me pose une question à laquelle je ne sais pas répondre ; je reviens le lendemain avec une réponse, trop partielle.

Avec lui j’ai beaucoup appris ; il m’a donné goût à la fiscalité, la gouvernance, aux structurations de levées de fonds…

Le lundi, il pense investir 20k€ ; en fin de semaine, il est partant pour 400k€ avec un  discount sur la valorisation de la société (pour un investissement en dette, en contrepartie de B.S.A.4)

C’est de la folie.

Il nous manque encore 1,1m€, mais ce premier investissement va déjà nous remettre à flots.



   


Cet épisode fait partie d’une série d’articles intitulée : “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.” Retrouvez l’ensemble des épisodes en cliquant ici.


Notes

¹Alven est une société française de capital risque.

²Les pédales d’un avion s’appellent le palonnier. Elles permettent d’agir sur la gouverne de direction, c’est le mouvement de lacet, et les freins de roues.

3ABC Arbitrage est une société spécialisée dans la conception de stratégies d’arbitrages sur la plupart des marchés financiers européens et américains.

4B.S.A. : Le Bon de Souscription d’Actions est un instrument financier, (valeur mobilière), qui permet d’acheter une ou plusieurs actions de société   à un prix déterminé à l’avance (qu’on désigne par “prix d’exercice “) et jusqu’à une certaine date (qui est dénommée “l’échéance “). Cet instrument est souvent utilisé dans les startups.

1 COMMENT

  1. votre récit est passionnant..je ne connaissais pas la genése excate … je vois wijet differement…
    intéressant que vous aviez fait un DNA avec globe air…et regarder aujourdhui les 2 trajectoires…

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