Des Champs-Elysées à Uber

Une nouvelle fois, c’est Mr C. qui nous tire d’affaires. Il nous fait un prêt à 8% sur 2 ans. Ajouté à nos fonds propres, cela nous permet de financer l’avion.

Sans ce 2e avion, nous aurions vite été bloqués.

Fin 2009, notre compagnie est désormais lancée ; elle se développe, remporte des succès. Loin du calme plat.

Wijet déménage

Très vite, disons dès 2010, notre société connaît une croissance à deux chiffres : 30, 40% de croissance annuelle. Wijet a le vent en poupe.

Plusieurs bases commerciales sont ouvertes, en province et en Europe : Bordeaux, Lyon, Cannes, Bruxelles. Chaque fois, ce sont des conférences de presse, avec la télé, des discours de remerciement, à la fois très émouvants et impressionnants. Des petits pas pour la boîte, mais l’impact presse est énorme.

La concurrence, elle, n’est jamais très loin. A Lyon, un concurrent nous accueille avec des : qu’est-ce que vous faites là ? Y a pas de business ici, partez ! Quelques années plus tard, les journaux l’épingleront dans l’affaire Air Cocaïne².

C’est aussi l’époque de nos nouveaux bureaux : finis les rendez-vous au Mac Do, ou dans les bureaux de Tikehau. Wijet s’installe aux Champs-Elysées (excusez !). Avec des QG dans les environs : le Café Mode pour les rendez-vous business (fermé en Mars 2018), et le bar Les champs et les vignes, pour les soirées.

Habitués de ce dernier (anciennement Eleven), où les pilotes en escale venaient nous rejoindre, nous y avions un cocktail à notre nom : c’était le Wijet, à base de gin et de grenadine. Très bon, mais très sucré. Dans les faits, je crois que nous étions les seuls à en boire.

Le jour où l’on n’a pas créé Uber

Ces années restent une période de grande effervescence où je voyageais souvent avec mon associé, Mr A.

Entrepreneur brillant, très créatif et avant-gardiste, Mr A. avait sans cesse de nouvelles idées, de nouveaux projets de boîtes.

Comme ce jour de 2010, à Londres. En sortant de l’Eurostar, on saute dans un cab pour aller à notre rendez-vous. On discute géolocalisation et on se dit : mais on pourrait créer une appli mobile pour géolocaliser des taxis !

Uber existe déjà depuis 1 an, mais n’ouvrira ses portes à Paris qu’en 2011. On n’en a pas encore entendu parler.

Finalement, si l’on n’a pas créé Uber, on a quand même rencontré le fondateur de Drive.gt, un an après ; et j’investis 10 k€ dans sa société.

On va être millionnaire !

C’est ce que j’ai cru au départ. Comme tout start-upper : grosse croissance, puis on revend la boîte.

Dans les faits, malgré le succès médiatique de Wijet, la rentabilité fut difficile à atteindre (surtout au début avec 2 avions) ; autour de nous, des compagnies concurrentes mettaient la clef sous la porte.

En octobre 2010, on pense néanmoins toucher le jackpot lors d’une rencontre avec des actionnaires à Dubaï et Doha (Qatar). Hôtels somptueux, des cigares qui me font mal au ventre et à la tête,… On parle de millions, de rachat d’actions. Je me rappelle avoir téléphoné à ma banquière et commencé à regarder le prix des Audi A5 (la voiture de mes rêves à l’époque). Sentiment aussi que c’est trop facile, après 2 ans d’existence de la boîte.

Finalement, le deal plante ; et ce ne sera pas le dernier.

Sur le chemin de la réussite, nous avons rencontré plusieurs fois des escrocs qui nous promettaient des millions avant de disparaître. Comme cet homme, au salon du Bourget, qui m’avait envoyé un mail pour acheter un avion. Un gars dans le pétrole et l’immobilier. Il se dit aussi prêt à financer un hôtel pour ma copine qui voulait se lancer dans l’hôtellerie. Quelques jours après, il me transfère une copie de son écran où est affiché le virement. Un virement bidon.

Ou bien ce client (était-ce le même que celui du Bourget ?), qui nous réserve des vols pour 12k€, et affirme s’être trompé en payant : il aurait viré 80k€. Il demande à ce qu’on lui rembourse la différence. Sur le relevé bancaire, aucun nom, mais la mention “chèque”. Après vérification, notre banque nous apprend qu’un faux chèque avait été encaissé (sur notre compte) dans le sud de la France pour une somme identique quelques jours plus tôt.

On refuse le remboursement ; le client s’évapore.

Un Paris-Tulle pour Hollande

En 2012, le déplacement de François Hollande dans son fief de Tulle, en Corrèze, pour l’annonce des résultats de l’élection présidentielle, nous permet de frapper fort dans les médias.

Au dernier moment, on apprend qu’il a choisi de voyager en Falcon, un avion très cher. Comme à tous les candidats, on lui avait envoyé une proposition de Wijet.

On décide alors de faire une pub, avec le slogan de campagne de Hollande : “Le changement c’est maintenant”³, un avion Wijet, et un texte “Paris Tulle pour 30.000€” rayé (c’était le tarif du Falcon), “2.200€ avec Wijet”.

La pub fait un carton ; on s’offre un encart à 15k€ dans le Figaro ; notre site web affiche 100.000 visites la semaine. Tout ça sur un coup de tête, et l’idée géniale de notre avocat d’utiliser le slogan de Hollande.

Cojetage : le voyage de MAM en Tunisie

2012 marque aussi le lancement de Cojetage⁴.

Au départ, il s’agit de répondre à une problématique en interne : que faire des vols à vide ? Le vol à vide, c’est le vol qui nous emmène jusqu’à l’aéroport de départ d’un client. On pense les revendre sur une plateforme ; même à prix cassés, la marge est là.

Au même moment, un internaute lance un site canular qui fait un buzz énorme : il copie-colle le site de Bla bla car, et propose un co-jetage. On y voit notamment Michèle Alliot Marie vanter le voyage en co-jetage qu’elle a fait avec un type très corrompu. La ministre sort alors d’une polémique sulfureuse.

Le jour même, j’écris à cet internaute ; on organise un concours, on fait gagner 2 personnes ; l’histoire est relayée par Canal+⁵.

C’est le début de Cojetage, qui nous permit de réduire notre pourcentage de vols à vide (qui s’élève à 45% en moyenne en Europe pour les compagnies de jet privé).

On pensait que ce service allait exploser ; finalement, ce fut plus de l’image que du business.

Mais le succès de Wijet est là.



   


Cet épisode fait partie d’une série d’articles intitulée : “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.” Retrouvez l’ensemble de ces articles en cliquant ici.


Notes

¹Titre d’un article d’E. Ducros paru dans L’Opinion en 2016 : https://www.lopinion.fr/edition/economie/ca-plane-wijet-112739

² L’affaire Air Cocaïne a été très médiatisée, elle a même sa page Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Air_Cocaïne

³ La publicité a été reprise dans de nombreux média (BFM, Les Echos, le Parisien, etc) https://businessclubdefrance.com/2012/05/14/le-bon-coup-de-wijet-a/

⁴ On retrouve encore la page initiale du site cojetage sur internet : https://www.leprogres.fr/actualite/2011/02/12/le-droit-aussi-de-partir-pas-cher

⁵Le reportage du JT de Canal+ du concours cojetage est visible sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=BWxg_SKWYFQ

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